Vers un troisième pôle mondial de l’IA : l’Europe joue sa carte industrielle
Publié le 28 novembre 2025
- Data & intelligence artificielle
Cette tribune d’Imène Kabouya, experte IA chez Wavestone, a été publiée dans La Tribune (open in a new tab) en octobre 2025.
L’entrée d’ASML, le groupe néerlandais incontournable pour la fabrication de semi-conducteurs, au capital de Mistral a changé la donne. Au-delà du symbole, elle a posé les bases d’une nouvelle dynamique : un ancrage capitalistique européen et l’articulation inédite entre logiciels d’IA et industrie.
Une avancée majeure pour la souveraineté européenne
Avec 1,7 milliard d’euros levés et une valorisation de 11,7 milliards, Mistral est devenue la première « décacorne » française. En prenant 11 % du capital, ASML en est désormais l’actionnaire de référence. Cette opération a dissipé les doutes sur une dépendance excessive aux financements étrangers et renforcé la crédibilité de l’Europe face aux mastodontes américains et chinois. Mais surtout, elle a esquissé une vision d’IA industrielle européenne, intégrant deux maillons clés de la chaîne de valeur : les semi-conducteurs (le matériel) et les modèles de langage (le logiciel).
Sortir de la dépendance aux hyperscalers
Jusqu’ici, l’IA était pensée comme un service hébergé « dans le cloud », fourni par les géants américains du numérique. Ce modèle a enfermé les entreprises européennes dans une dépendance technologique forte, avec peu de marge de manœuvre sur les coûts ou la maîtrise des données. L’association ASML–Mistral ouvre une voie différente : celle d’une IA réinsérée au cœur du tissu industriel, dans les usines, les laboratoires et les infrastructures critiques.
On ne se contente plus de consommer un service externe ; on entre dans une logique de coproduction entre industriels et éditeurs d’IA, capable de transformer des filières entières. Cette approche réduit la dépendance aux hyperscalers, rapproche le logiciel agile de l’ingénierie lourde, et permet de concevoir des solutions adaptées à des secteurs stratégiques comme l’énergie ou les transports.
Dans cette dynamique, le partenariat entre Mistral et Outscale (filiale cloud de Dassault Systèmes) illustre le type de coopérations possibles. Destiné à développer une IA souveraine dans des environnements sécurisés, il pourrait à terme bénéficier à des secteurs sensibles comme la Défense, où la maîtrise technologique et la protection des données sont déterminantes.
Un avantage compétitif pour les entreprises européennes
Pour les entreprises, l’effet est déjà visible. L’offre de Mistral – transparence des modèles, possibilité de les déployer sur leurs propres infrastructures ou dans des clouds européens – leur assure une réversibilité technologique rare. Elle facilite aussi la mise en conformité avec l’AI Act, devenu un marqueur de compétitivité : les acteurs alignés sur ses exigences prennent déjà une longueur d’avance, notamment auprès des opérateurs d’importance vitale et du secteur public.
Le chemin vers un troisième pôle mondial
Parler d’un « troisième pôle » de l’IA mondiale reste prématuré, mais l’Europe en esquisse les fondations. L’alliance ASML–Mistral démontre qu’en combinant ses forces industrielles et logicielles, le Vieux Continent peut inventer un modèle différencié. Pour transformer l’essai, il faudra aller plus loin : financer massivement, coordonner les politiques industrielles, multiplier les alliances, et adopter une politique fiscale incitative favorisant l’émergence de champions européens.
Avec l’alliance ASML–Mistral, l’Europe prouve qu’elle peut conjuguer innovation et souveraineté. Une étape clé est franchie : reste à transformer l’essai pour qu’elle cesse de courir derrière les États-Unis et la Chine, et impose une voie européenne singulière dans l’IA.
Auteur
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Imène Kabouya
Partner – France, Paris
Wavestone
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