Mais pourquoi l’IA en veut-elle autant aux jeunes diplômés ?
Publié le 19 mars 2026
- Data & intelligence artificielle
Cette tribune a été rédigée par Ghislain de Pierrefeu, expert IA chez Wavestone, et publiée sur le site des Echos (ouvre dans un nouvel onglet) le 4 décembre 2025.
L’IA en entreprise devient une réalité, avec des vitesses de généralisation hétérogènes mais une petite musique récurrente : les Agents IA remplaceraient assez aisément les jeunes diplômés en entreprise. Construire et entraîner des agents d’IA plutôt que de recruter et former les talents de demain, voilà un projet de société qui pose question.
Des impacts déjà visibles
Si l’on est bien loin des prévisions alarmistes de nombres d’oracles à la sortie de ChatGPT, les impacts de l’IA sur l’emploi se multiplient et affectent en particulier les jeunes diplômés.
Une étude de Erik Brynjolfsson (Stanford), techno-enthousiaste peu susceptible de dramatisation, a évalué à 13% la baisse d’offres d’emploi pour les jeunes diplômés dans les métiers exposés depuis l’émergence de l’IA générative. Une autre, produite par SignalFire évoque une baisse des recrutements juniors de 25% dans les grandes entreprises de la tech aux Etats-Unis. Le nombre d’annonces de recrutement pour des développeurs informatiques juniors sur Indeed a quant à lui chuté de 80% entre 2023 et 2025…Sans oublier certaines initiatives comme Mercor, cette startup spécialisée dans le débauchage d’experts (finance, conseil…) pour entraîner des IA visant à les remplacer, qui posent question.
Une réalité plus contrastée en France
S’il est difficile de contester ces faits et chiffres, la réalité est plus contrastée, du moins dans les entreprises françaises. Certaines récentes annonces ressemblent plus à des messages à destination des investisseurs. C’est le cas notamment des acteurs de la Tech et de certains acteurs de l’audit ou du conseil qui peuvent difficilement ne pas s’appliquer à eux-mêmes les gains de productivité qu’ils promettent à leurs clients. Un pari dangereux qui repose sur une fiabilité encore incertaine de leurs IA. Il semble assez vrai néanmoins que les startups et scale-ups (en particulier dans la Tech), pensent de plus en plus « IA » avant « recrutement » pour ce qui est de l’animation client, des tâches administratives ou encore du développement informatique.
Un pari sur l’avenir inquiétant
Cette tendance – si elle se confirme – revêt un caractère assez inquiétant : en somme nos entreprises utiliseraient leurs expertises et connaissances accumulées pour entraîner des IA – bien souvent non maîtrisées et non souveraines – plutôt que pour former leurs talents de demain. Cette « solution de facilité » promet – peut-être – des résultats à court terme, mais elle s’avère assez dangereuse pour la durabilité de ceux qui feront ce choix.
A court terme d’abord. Les entreprises avancées sur l’IA le savent : passer à l’échelle une IA qui apporte de la valeur nécessite une charge de contrôle humain significative. Une approche trop déséquilibrée entre l’IA et l’humain aura des conséquences dommageables comme l’illustrent certains épisodes récents d’acteurs ayant fait trop vite confiance à l’IA pour générer des documents engageants.
A moyen terme, ensuite. Car au-delà des impacts sociétaux ravageurs pour les générations de jeunes diplômés à venir – et qui n’avaient pas besoin de ça – se pose la question du développement de l’entreprise elle-même sur la durée. Comment continuer à se développer et se démarquer sur le marché quand les expertises quitteront l’entreprise et que plus personne – hormis ChatGPT – n’aura absorbé cette expertise ? Qui sera demain le gardien de l’ADN, des singularités et des différenciants de l’entreprise ?
Un gigantesque défi pour les entreprises : affirmer et pérenniser sa singularité
Un défi de plus pour les DRH qui ont déjà fort à faire avec les sujets de chasse aux talents (notamment IA), de formation (notamment à l’IA), de conduite du changement et de dialogue avec les Instances représentatives (notamment liés à l’adoption de l’IA).
Mais ce défi est d’une autre ampleur pour deux raisons. D’abord, il nécessite de repenser en profondeur le rôle des jeunes dans l’entreprise en étant lucide sur le fait que de nombreuses tâches pourront – à raison – être déléguées à des IAs (études marché, planification et comptes-rendus de réunions…). Ensuite, il arrive à un moment où les jeunes diplômés en question sont (et seront) de grands utilisateurs de l’IA mais n’auront pas nécessairement acquis les qualités essentielles de recul et d’analyse critique pour en corriger les faiblesses et y injecter leur propre singularité et celle de leur employeur.
Si l’on regarde les choses en face, la singularité des entreprises ne réside que peu dans les IA. Elle repose au contraire sur les cerveaux humains de ses experts et sur ses « bases de connaissances » (données, documents).
Un axe de réflexion prometteur et à contre-courant, consisterait plutôt à recruter des jeunes talents avec une double mission : accompagner les experts expérimentés dans une logique d’échange mutuel — expertise métier contre maîtrise de l’IA — et surtout répondre à un besoin encore trop souvent négligé : structurer, qualifier et gouverner les bases de connaissance de l’entreprise. Ce patrimoine dormant est, en effet, le seul véritable garant de la qualité et de la pertinence des IA.